Etape 3: Russie-Ouzbékistan en train

3 jours en train ouzbèke de Moscou à Tachkent

Vendredi 22 Novembre 2019, 22h30, sur le quai de la gare Kazan à Moscou, il fait -7°C, l’air est sec, la nuit est noire. J’embarque à bord d’un train d’Uzbekistan Railways. Personne ne parle anglais, ni même le contrôleur, mon billet est en russe… Je trouve malgré tout ma couchette. J’ai réservé en 3ème classe, en wagon « platzkart », la classe la plus modeste: les voitures sont organisés en mode dortoirs, 9 compartiments ouverts de 6 couchettes. Le train a quelques milliers de kilomètres sur les rails, semble-t’il. Je m’amuse d’un détail surprenant: un dessus de lit et d’oreiller sur chaque couchette! Rapidement le train part, le contrôleur prend nos billets, et s’empresse de nous amener un « kit » Uzbekistan Railways de 2 draps, 1 taie d’oreiller et 1 petite serviette, ainsi qu’une épaisse couverte verte. Je venais de sortir mon sac de couchage, je remballe. Dans la voiture, principalement des hommes, au faciès asiatique, je suis bien en direction de l’Asie Centrale. Ils semblent tous bien rodés au fonctionnement. Je souris intérieurement lorsque l’un d’entre eux met ses chaussons. Finalement, tous enfileront claquettes ou chaussons pendant le trajet… Ils déposent leur tasse sur la tablette commune, l’un d’entre eux y ajoute thé, café, sucre, rouleau de PQ et lingettes. Chacun s’organise, range ses sacs, souvent très volumineux, dans un espace si confiné. Il y a peu de rangements apparents, je ne pense jamais que tout tiendra. Ils m’aident à ranger mon sac dans une caisse sous ma couchette. Chacun fait son lit, soigneusement, et s’installe sous sa couverture. J’essaie d’échanger quelques mots, difficile de se comprendre au début. L’ouzbèke m’est totalement inconnu, comme le russe. Je rentre très vite en communication avec Abdulla, très avenant et bienveillant. Il me propose un thé et un bout de pain. Il est minuit, je suis crevée. Je ne trouve pas le sommeil, j’ai du mal à me faire aux ballottements du train, et au bruit à chaque croisement de train. 2h40, le train s’arrête dans une gare. Un nouveau colocataire arrive: Vova, ouzbèke, d’origine russe, jeune père de famille de 27 ans. Abdulla l’aide à ranger son bardas, il a même une TV. Ça passe! Je finis par m’écrouler de fatigue vers 3h30, avec mon casque, bercée par un air de Cocoon. Il fait bien chaud, j’ai un radiateur sous ma couchette. Je dors jusqu’à 9h.

La vie à bord

Il fait grand soleil. Tous mes compagnons de voyage sont réveillés, j’entends 2 enfants en bas âge. Ils ont été calmes cette nuit, rien entendu. Quel courage ces mamans de faire un si long périple en train avec leur petit loulou.

Les paysages défilent doucement, la campagne sèche, des forêts de sapins, parfois quelques habitations, souvent vertes et blanches, nous sommes encore en Russie. Il fait toujours froid dehors, les cours d’eau sont gelés.

Je me fais un café avec quelques biscuits pour le petit déjeuner. Au bout de la voiture, il y a un réservoir d’eau bouillante à disposition. J’avais anticipé, à la lecture des conseils aux voyageurs sur russianrailways.ru: j’ai prévu café, thé, eau, tasse, biscuits, fruits et noodles soup, pour 3 jours. Je sais, ça fait pas rêver, mais ça fait le taf! J’avais également échangé avec plusieurs routards qui revenaient du transsibérien, même type d’expérience.

De belles rencontres

Abdulla joue aux cartes, il me propose un café, il partagera ensuite son déjeuner, adorable. J’ai l’impression qu’il veille sur moi, c’est surprenant (sans jeu de séduction, plutôt comme un bon ami). Il me parle ouzbèke, je ne comprend pas vraiment tout, mais on arrive à communiquer. A côté, il y a Ibrahim, dans les mêmes âges, la cinquantaine, très sec, peu bavard, observateur. Il participe à sa manière. Il est attachant. Une nouvelle gare, de nouveaux allers et venus, un jeune homme rejoint notre compartiment. Il s’appelle Nasir. Abdulla fait les présentations, je commence à être repérée dans la voiture: « c’est une touriste française! » Je montre à plusieurs passagers sur la carte du monde, via mapsme.com (équivalent de googlemap, cartes accessibles hors ligne), où se trouve la France. Tous ne semblent pas la situer sur le globe. Dans les premières gares, Nasir a du réseau, et utilise rapidement Google Traduction pour mieux échanger. Cela ne sera que de courtes durées, passé la frontière russe, plus de couverture. J’apprends que tous les hommes de la voiture sont ouzbèkes, et travaillent en Russie. Ils rentrent dans leur famille. Ils font le choix de partir dans les grandes villes russes, Moscou, Samara, Kazan, l’eldorado des ouzbèkes. Le salaire moyen y est 5 fois supérieur: 1000 USD vs 200 USD.

Les marchands ambulants ont trouvé le filon: ils sont nombreux à monter pour vendre tout et n’importe quoi: des parfums, des vêtements en laine pour affronter le grand froid hivernal, des gadgets électroniques, accessoires en tout genre (enceintes Bluetooth, rasoirs… et même micro à karaoké!). Un vrai souk!

Pendant ce temps-là défilent régulièrement 2 serveurs de boissons et encas, vêtus d’une blouse blanche. Ils proposent sodas, bière, vodka bien sûr, et même du vin rouge ouzbèke (qu’ils ont essayé de me vendre 10 fois sachant que j’étais française!). Abdulla m’explique qu’il y a un restaurant 2 voitures plus loin. Il me fait la visite: 1 dizaine de tables, vides, seules 2 femmes mangent tranquillement, elles semblent être les cuisinières.

La 1ère journée passe vite, entre échanges, lecture (bien sûr, j’ai prévu un livre et un magazine), écriture de mon carnet de voyages, musique et quelques stops en gares. Je suis fatiguée, je tombe vers 23h, mais la 2ème nuit sera très courte. A 2h, Abdulla me réveille: contrôle douanier de sortie de Russie. Il me fait comprendre de sortir mon passeport et d’attendre. Nous nous asseyons tous en rang d’oignons sur les 2 couchettes du bas, en silence, nous attendons les douaniers, qui arrivent 1h après. Chacun tend son passeport, se lève et répond à quelques questions en russes. Il ne parle pas anglais, et je pense que ce jeune douanier n’avait jamais vu un passeport français. Il a du demander à ses 2 collègues, une vérification. Il m’a redemandé 2 fois mon identité, il a vérifié 3 fois ma photo en me scrutant jusqu’aux oreilles. Il finit par me redonner mon passeport tamponné une demie-heure plus tard. Ouf! « Spasiba » (merci en russe, un des rares mots que je connaisse). Je me rendors tranquillement, puis à 6h du matin, à nouveau réveillée par Abdulla, stop à la frontière kazakhe. Un berger allemand est lâché dans la voiture, RAS. Abdulla m’explique qu’ils vont regarder les bagages et qu’ils peuvent les ouvrir. Il me fait comprendre qu’en cas de problème, je peux leur donner quelques roubles, et ça passera! Finalement, le contrôle est très rapide, aucune ouverture de sac dans notre compartiment. Pas top la sécurité! Mais bon, tampon kazakhe ok! Il est 8h, le jour va se lever, je me rendors jusqu’à 11h, épuisée par cette nuit mouvementée. Enfin, je ne sais pas vraiment l’heure, car nous changeons régulièrement de fuseau horaire le 2ème jour: de +2h, nous oscillons entre +4h et +5h, selon l’avancée du trajet, nous sommes à la limite entre les 2 fuseaux du Kazakhstan, Ouest et Est, car nous descendons du Nord au Sud. Je finis par perdre un peu la notion du temps, ce jour là!

Le paysage a radicalement changé. Nous contournons l’Oural. Aucune végétation, nous traversons les steppes enneigées, à perte de vue, c’est impressionnant. On se sent tout petit, comme dans le désert. Le train s’arrête néanmoins dans quelques petites gares, pas de grandes villes à l’horizon, de simples bourgades au milieu de nulle part. Je profite de chaque occasion pour prendre l’air et me dégourdir les jambes. L’air est très sec, il fait de plus en plus froid, les quais sont gelés.

La 2ème journée passe vite également, je finis mon livre, fais une partie de cartes avec Nasir. Je partage des photos de mes proches à mes compagnons de voyage, curieux de me connaître, ils me montrent également leur femme, enfants et amis.

Je leur demande un cours d’ouzbèke, les mots de base. Je me les note sur mon carnet de voyage, Mamur aide à la traduction (il connaît les mots de base en anglais). L’écriture n’est pas simple et la prononciation encore moins. Un grand moment de rigolade, une bonne tranche de vie!

Le 3ème jour, nous sommes rentrés dans notre rythme. Petit déjeuner, toilette de « chat », cartes, lecture, thé, déjeuner… Nous passons tranquillement le 3ème poste frontière, sortie du Kazakhstan. Le douanier parle quelques mots d’anglais, et commence à rigoler avec moi (ça change de la douane russe). A chaque arrivée de douaniers, mes compères me présentent et leur expliquent que je suis touriste, que je fais un tour du monde… mdr! Dernière check point, 16h, lundi 25 Novembre, tampon ouzbèke! Et Ibrahim de me dire immédiatement: « Bienvenue! » 🙂 A la descente du train, les « au revoir », on se prend dans les bras avec mes compagnons de compartiment, même avec d’autres passagers du wagon! Vova m’invite à le suivre jusqu’à la sortie de la gare. Il tient absolument à me négocier le taxi au prix local. Adorable !

Nous avons parcouru plus de 2800 kms, traversé une partie de la Russie, le Kazaksthan du Nord au Sud, pour arriver à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan. Cette expérience de 3 jours en train, en « platzkart », a été très riche: de belles rencontres, des moments de vie simples, une leçon de générosité, de partage et de bienveillance.

Une introduction à la découverte de l’Ouzbékistan.

NB: La qualité médiocre des photos de cet article reflète le contexte: les ballottements du train, la promiscuité, la saleté sur les fenêtres… 🙂 Ça a le mérite d’être authentique.

16 commentaires sur « Etape 3: Russie-Ouzbékistan en train »

    1. Je ne l’ai pas lu, je note pour le retour. Je confirme, il ne fait pas chaud, double couche. Ça vaut vraiment le détour! Sur la route de la Soie, Tashkent, Samarcande, Boukhara, Khiva, teasing de mon prochain article! 🙂

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  1. Quelle expérience dans un vie ma Kro. Whaaaouu. Merci merci pour se carnet de voyage partagé. Vivement le prochain!
    Have a good and safe trip!
    Doux bisous

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  2. Tu m’avais caché des talents d’écriture ! Super agréable de te lire… Bravo ! Tu as une belle plume, on a l’impression de vivre les émotions avec toi, j’avais presque une larme à l’œil au moment des « au revoir ». L’aventure humaine ne fait que commencer ! J’ai hâte de lire ton prochain article 🙂
    D’ailleurs l’étape 1 n’est plus lisible, c’est normal docteur ?
    Plein de becs ! Prends soin de toi et surtout : enjoyyyyyy !

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  3. Encore un superbe article ! Quelle expérience unique! Tu es une belle personne qui attire les belles personnes. Continue de profiter et de nous faire partager ces beaux moments. C’est un vrai plaisir de te lire.

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  4. Excellent ton carnet de voyage Caro !!
    On a l’impression d’être avec toi, de rencontrer et d’échanger avec tes compagnons de route. Au vue des photos et de tes récits on découvre un nouveau monde, limite une autre époque, c’est Top.
    Anecdote : maintenant ma fille me croît quand je lui dis que l’Ouzbékistan est un pays qui existe 😂

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  5. Ton récit me donne l impression de personnes simples et authentiques ce que l’on ne retrouve que très rarement ici maintenant ça fait du bien de savoir que cela existe encore Bizoo
    PS met un gros pull il fait plus froid qu ici 😉

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  6. J’ai parcouru qq km dans ce train avec toi en te lisant ! Les longs voyages en train sont des micro univers, une parenthèse dans l’histoire, du concentré de rencontres ! Merci pour le partage ! Bises Caro !

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